vigan

Mathilde est l'adjointe du Directeur Marketing d'un grand groupe alimentaire international. Depuis huit ans, son quotidien est le même que beaucoup d'autres Français; celui d'une cadre dynamique travaillant "dans des bureaux". Mais depuis quelque temps, son quotidien a changé. Sans comprendre comment, ses rapports, jusqu'alors excellents avec son directeur, se sont détériorés. Elle est mise à l'écart des décisions, n'est plus consultée par son équipe, ne participe plus aux réunions. Elle est au placard, disons le clairement, et tout est fait pour qu'elle craque psychologiquement. Elle est sans cesse fatiguée car elle ne trouve plus le sommeil, ne sort plus avec ses amis de peur de n'avoir rien à raconter, n'écoute plus ses enfants quand ils lui parlent...

Thibault est médecin urgentiste. Toute la journée depuis des années, il parcourt Paris de long en large pour venir au secours de ses malades. La plupart du temps pour de petits bobos, parfois de grosses urgences, souvent beaucoup de solitude. Ce qu'il aimait au début, pour lui qui vient de Province, c'était toute cette agitation, ce bruit, cette fureur de la ville sans cesse en mouvement, sans cesse en ébullition. Mais aujourd'hui le monde, les embouteillages, la monotonie des interventions ne lui conviennent plus. Malheureux dans son couple, venant de quitter celle qu'il aime sans retour, il ne trouve plus refuge nulle part.

"Longtemps Mathilde a cherché le point de départ, le début, le tout début, le premier indice, la première faille. Elle reprenait en ordre inversé, étape par étape, elle revenait en arrière, elle essayait de comprendre. Comment cela était arrivé, comment cela avait commencé. A chaque fois, elle parvenait au même point, à la même date: cette présentation d'étude, un lundi matin, à la fin du mois de septembre. (...) Est-ce qu'il suffit de ça, une réunion, pour que tout bascule?"

Mathilde a beau tourner et retourner le problème, elle est comme tous les gens normalement constitués qui font face au harcèlement moral au travail, elle est dévastée, parce qu'elle n'était pas "préparée". Comment se préparer à cela d'ailleurs?! Elle passe par différentes phases, toutes exprimées parfaitement par l'auteur. Tout d'abord c'est l'incédulité; on se rend bien compte que quelque chose cloche, mais quoi? Elle cherche à comprendre, à en parler avec son chef. Puis vient le temps des humiliations à répétitions, dont le but est de "briser" la personne visée. Ensuite s'ajoute la colère, car de quoi est-elle coupable? Et souvent suit l'abattement, voire la dépression, quand on se rend compte que le rouleau compresseur de l'entreprise ne viendra pas à votre secours, et que le salut tant espéré n'adviendra pas.

Delphine de Vigan m'a enchantée, malgré un sujet particulièrement dur, car chacune de ses phrases résonnaient en moi comme des évidences. Travaillant aussi en entreprise, vivant en proche banlieue, c'est un parrallèle avec mon quotidien qui se dessinait à chaque ligne. Je sais à quel point le monde des bureaux est un monde de requin, et même si elle n'est pas la première à le dire, comme cela fait du bien que des auteurs puissent, eux, écrire ce que je ne peux exprimer dans ma vie professionnelle alors que je le pense si fort: " Maintenant elle se demande si, au fond, Laetitia n'avait pas raison. Si l'entreprise n'est pas le lieu privilégié d'une mise à l'épreuve de la morale. Si l'entreprise n'est pas, par définition, un espace de destruction. Si l'entreprise, dans ses rituels, sa hierarchie, ses modes de fonctionnement, n'est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l'impunité". Mais comme c'est vrai! Comme ceux qui n'ont pas subi "la moquette grise" ou "l'espace machine à café" ont du mal à comprendre. L'entreprise est le lieu de toutes les bassesses, car toute la violence du monde s'y exprime. D'autant plus quand on est une femme, que l'on est soumise à la pression des hommes, qui sont souvent plus nombreux dans la hierarchie.

J'ai eu par contre une légère impression de décalage dans l'intensité de ma lecture pour les passages qui concernaient Thibault, mais j'ai apprécié le fait que l'auteur nous dresse le portrait de deux personnages qui ne se connaissent pas, mais qui ont dans leurs différences ce lien: nous les "rencontrons" à un moment de leur vie où leur équilibre bascule, où ils sont arrivés au point de non retour. 

C'est un ouvrage d'une grande lucidité sur les rapports d'aujourd'hui, et je pense qu'il parlera à bon nombre d'entre nous qui vivent dans des grandes villes. Combien de mes proches ne se disent pas que cette répétition ("métro-boulot-dodo") rend fou?! " Elle fait chaque jour ce trajet depuis huit ans, chaque jour les mêmes marches, les mêmes tourniquets, les mêmes souterrains, les mêmes regards jetés aux horloges, chaque jour sa main se tend au même endroit pour tenir ou pousser les mêmes portes, se pose sur les mêmes rampes. Exactement. (...) Alors qu'elle a vécu des années sans y penser, aujourd'hui cette répétition lui apparait comme une forme de violence faite au corps, une violence silencieuse capable de la détruire".

Le stress, la solitude, l'anarchie des transports en commun, tout y est décrit avec une extrême justesse et si ce livre ne vous fera certainement pas vous évader, la sensation qu'il laisse a pour ma part été celle d'un grand roman contemporain, un témoignage de l'absurdité du monde, et un rappel de vigilance pour tous...

J'ajoute qu'il figure parmi mes coups de coeur de cette année de lecture bien chargée...

 

Les heures souterraines, de Delphine de Vigan. Editions Le Livre de Poche. 249 pages.