9782226195937mAlice et Mad sont les deux meilleurs amis du monde depuis l'enfance et rien ne peut les séparer. Sauf peut-être les lois française, et des mots infames comme titre de séjour, Préfecture de police, charter, racisme. Alors ce sont contre ces mots là qu'ils vont se battre. Contre l'oppressante réalité que ces mots véhiculent, aussi et surtout. Pour que Mad n'ai plus jamais peur d'être renvoyé au Mali alors qu'il a passé toute sa vie en France, Alice va accepter de l'épouser. Par amour pour son amitié. Un mariage blanc, qui la fait revenir sur ses souvenirs d'enfance, de collège puis de lycée. Sur l'histoire d'une génération, notre génération. 

Je suis née en 1986 tout comme Alice Zeniter (l'auteur, pas le personnage auquel elle a donné son nom). Alors bien sûr quand elle égrène sur toute sa première partie la litanie splendide du "je suis de la génération de... qui a..." je ne peux que me prendre une énorme claque et plonger à corps perdu dans son roman. Parce que tout ce qu'elle dit, je peux l'assurer, nous l'avons bien vécu, oui. Nous sommes en effet la génération qui a fêté ses dix ans pendant le génocide rwandais. La génération "que l'on a obligé à être écolo pour tous ceux qui ne l'ont pas été", "la génération du retour à l'ordre après 68, (...) qui a tenté d'imiter 68, je suis de la génération qui rêve dès que revient le mois de mai, je suis de la génération qui ne sait plus situer les classes qui sont censées lutter". Mais aussi sur des sujets plus légers -ou pas- mais tout aussi symptomatiques de notre génération de "petits cons" comme elle l'écrit avec tendresse, "je suis de la génération du Loft, de Survivor, de Secret Story et du Maillon faible". Je pourrais vous recopier sa première partie en entier tant elle est juste mais je vous laisserai surtout la découvrir par vous-mêmes. 

En lisant ce roman, je me suis revue au lycée, dans les manifs, avec les copains chez les uns ou les autres, à refaire le monde, à parler des heures entières, à laisser aller les fous rires, les confidences, les premiers amours. Je me rappelle la confusion le jour du 11 septembre, les manifs contre la guerre en Irak, les engagements pris en connaissance de cause, et ceux suivis juste pour faire chier les profs, la société, les autres, qui déjà? C'est un roman très générationnel certes, et je ne doute pas qu'il parlera forcément plus aux jeunes qui ont entre 25 et 30 ans aujourd'hui, qu'aux autres. Mais c'est aussi un histoire de courage, d'amitié, de rebellion envers une société qui promeut des lois injustes, délétères et racistes, sans aucun complexe. Les années Sarkozy et Hortefeux, le passage de Le Pen au premier tour de la présidentielle, la honte de vivre dans un pays qui arrêtent des gens devant des écoles ou à la soupe populaire pour les renvoyer à coup de pied au cul dans "leur" pays.

Dans Jusque dans nos bras, j'ai lu la plus belle demande en mariage de toute ma courte vie de lectrice. Le désespoir de Mad est criant et tellement compréhensible quand il dit "Ils mentent quand ils nous disent tu l'aimes ou tu la quittes., tu sais Alice, jamais ils ne nous laisseront l'aimer. Dis que tu aimes la France et tout de suite ils te regardent étrangement, cherchent sur toi, tes mains, des traces de chimie, ou poudre, explosifs, bombes, parce que c'est forcément un mensonge, tu ne le dis que pour rester, pour t'immiscer (...) En vérité, c'est tu la quittes ou tu la quittes. Et l'important c'est quand. Eux, ils sont juste là pour te dire provisoire, tu as compris négro, toi pas toucher à mon pays." Et Alice qui se répond à elle-même, contrant son hésitation à dire oui: "je sais que je ne peux pas ne pas le faire, simplement parce que Mad et moi, depuis que j'ai trois ans, nous partageons presque tout et que le type qui m'a offert la moitié de son duvet lors de notre première classe de neige où j'avais oublié le mien mérite d'avoir aussi un morceau de ma nationalité s'il la veut". Parce que les actes les plus courageux ont parfois les motivations les plus simples ...

Je complèterais cette critique dithyrambique par un seul tout petit, riquiqui, minuscule bémol. L'alternance du "je" et du "tu", alors qu'Alice continue à parler d'elle-même, m'a un peu gênée. J'imagine qu'il s'agit là de la part de l'auteur d'une figure de style (on sent beaucoup de maitrise et de travail dans son écriture, malgré une apparente simplicité) mais ça n'a pas fonctionné sur moi. Enfin, c'est franchement pour chipoter... Parce que je compte faire découvrir ce roman à ceux de ma génération qui ont vécu ces mêmes combats et devront se rappeler qu'ils existent encore. Bien sûr, l'histoire du mariage blanc entre Alice et Mad n'est qu'un prétexte pour nous parler de ces années de notre jeunesse. Mais quel prétexte magnifique et engagé! Dans un paysage littéraire qui ne compte pas tant de livres comme celui-ci...

 

Jusque dans nos bras, d'Alice Zeniter. Editions Albin Michel. 237 pages.

 

Ce livre a reçu le Prix littéraire de la Porte Dorée, qui récompense un livre traitant de l'immigration et/ou de l'exil.

Je l'intègre donc au challenge de Laure, A tous prix. 

A tous prix

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