le-vie10Il y a des livres dont vous sentez qu'ils sont des chefs d'œuvres. Pas parce que vous l'avez entendu dire. Pas parce que tel critique l'a écrit. Mais parce que dès les premières pages vous êtes emporté. Ouvrez Le vieux qui lisait des romans d'amour et vous comprendrez.

Antonio José Bolivar est un vieux solitaire. Il vit à l'écart des autres hommes, en retrait du village d'El Idilio, dans sa petite cabane. Son principal bonheur dans la vie, hormis celui de vivre en harmonie avec la nature, est de lire des romans d'amour, que son ami le dentiste Rubicondo Loachamin lui ramène deux fois l'an.

Mais sa quiétude va être troublée par la mort d'un gringo sauvagement assassiné, non pas par les Shuars, comme le prétend hâtivement le maire, mais par une ocelote, comme le démontrera le vieux. Réquisitionné par le maire pour sa connaissance de la forêt amazonienne et de ses dangers, le vieux va devoir participer à la battue organisée pour tuer l'animal.

Roman très court (120 pages), Le vieux nous hypnotise dès les premières lignes par son écriture limpide, son ton caustique qui ne nous empêche pas d'entrevoir en même temps la noirceur des évènements à venir.

Par les souvenirs du héros, la culture Shuar nous est révélée; fragile, comme en dehors du temps. Une culture menacée par les colons, qui apportent destruction et vice. "Les colons, attirés par de nouvelles promesses d'élevage et de déboisement, se faisaient plus nombreux. Ils apportaient aussi l'alcool dépourvu de tout rituel, et par là, la degenerescence des plus faibles."

Premier roman de l'écrivain chilien Luis Sepulveda, il est dédié à son ami Chico Mendes, défenseur de la forêt amazonienne, assassiné en 1988 par des hommes de main. C'est un hommage vibrant à l'Amazonie et au combat pour sa sauvegarde qui est fait dans ce livre. Un hommage en forme de réquisitoire contre toutes les formes de destruction de la jungle et de ses habitants, humains (Shuars) comme animaux. "Parfois, pour gagner quelques mètres de terrain, ils (colons ou chercheurs d'or, ndt) déboisaient n'importe comment, laissant sans gîte un gypaète qui se rattrapait en leur tuant une mule, où alors ils faisaient l'erreur de tuer des pécaris à l'époqie de la reproduction, ce qui transformait ces petits sangliers en monstres redoutables. Et puis il y avait les gringos venus des installations pétrolières. Ceux-là arrivaient en bandes bruyantes, avec assez d'armes pour équiper un bataillon, et pénétraient dans la jungle prêts à tirer sur tout ce qui bougeait. Ils s'acharnaient sur les jaguars sans se préoccuper de savoir s'il s'agissait de petits ou de femelles enceintes, puis se photographiaient devant des douzaine de peaux clouées sur des planches, avant de repartir."

Car à travers cette histoire de chasse, c'est paradoxalement de respect envers les animaux dont il s'agit. Le vieux ne participe que contraint et forcé à cette mission. Il ne tue jamais inutilement, comme lui ont appris les Shuars. Il préserve la nature, car il connait son équilibre, il a appris à l'aimer. "Antonio José Bolivar qui ne pensait jamais au mot liberté jouissait dans la forêt d'uen liberté infinie. Il tentait de revenir à ses projets de vengeance, mais il ne pouvait s'empêcher d'aimer ce monde, si bien qu'il finit par  tout oublier, séduit par ces espaces sans limites et sans maîtres."

En arrivant aux dernières pages du livre, on est à la fois partagés entre l'envie de continuer et la conviction que l'auteur a tout dit, maitrisant son écriture et le temps du lecteur à la perfection. C' est un livre rare que ce petit bijou, et après lui il est fort probable que l'Amazonie vous paraisse beaucoup plus proche, moins hostile, et surtout, surtout, indispensable à préserver.

 

Le vieux qui lisait des romans d'amour, de Luis Sepulveda. Editions Points. 120 pages. Prix France Culture étranger 1992.

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