Barthes-MythologiesEcrit entre 1954 et 1956, Mythologies de Roland Barthes a paru en 1957. Le livre est constitué de 53 textes courts, rédigés au fil de l’actualité et d’une seconde partie, intitulée Le mythe, aujourd’hui. A la fois « datées » et intemporelles, les réflexions de l’auteur nous interpelle, en tant que lecteur et citoyen.

Différente de la sociologie, proche de la linguistique, mais empruntant ses propres voies réflexives et proposant une méthode spécifique, la sémiologie m’était totalement inconnue. Ce qui est surprenant, c'est d'abord le fait que Barthes s’intéresse avec le même sérieux à l’analyse du catch, des péplums, de la Citroën et du strip-tease qu’aux critiques portées au théâtre jugé trop intellectuel, au Poujadisme ou aux grèves. Il expose chaque élément qu’il traite avec le même ton, qui se veut à la fois scientifique - fondé sur des faits objectifs – et très personnel. S’attachant à décrypter les mythes contemporains, il cherche à emmener son lecteur « au-delà » du fait de société, de l’objet ou du dernier spectacle, de la dernière polémique dont on parle. Exemple : pour Barthes, le catch n’est pas « que » le catch. C’est d’abord et avant tout un spectacle excessif, dont la vertu première est la fonction d’emphase, c’est une véritable « Comédie Humaine » qui mime de façon intelligible la douleur, la défaite, à l’image des théâtres antiques. Dans la seconde partie de Mythologies, l’auteur explique sa pensée en développant ses fondements théoriques ; et là, accrochez-vous, ce n'est pas toujours simple !

Barthes ne pose pas uniquement une réflexion ; avant tout, il s’engage. Sa critique virulente des valeurs « petite-bourgeoises » revient tout au long du texte, comme une clé de voûte tenant sa rhétorique. On pourra observer que le vocabulaire utilisé par le sémiologue est à ce titre, particulièrement éloquent : le terme « petit-bourgeois » et ses variantes apparait un nombre incalculable de fois. Ses textes sont empreints de féminisme, d’anti-racisme et de marxisme. Le texte Romans et Enfants dénonce de façon virulente la pseudo liberté concédée aux femmes écrivains d’exercer leur métier, tant qu’elles sauvegardent le mythe de la femme qui reste avant tout une mère. De la même façon, dans le texte Bichon chez les Nègres, Barthes dénonce sans détours et ridiculise une certaine vision des Occidentaux envers l’homme noir. Dans le texte Le vin et le lait, c’est l’attitude du colon français en Algérie qui est contestée. La critique de Barthes porte aussi sur la religion, aveugle et véhicule de morale « prête à mâcher », car cette dernière est vue comme un frein au développement de la pensée et se nourrit justement de mythes. Ainsi, dans ce livre, l'auteur ne se place pas uniquement en qualité de chercheur de sens et de signification, mais aussi en tant qu’être engagé politiquement, assumant pleinement ses prises de position.

L’effet produit par les textes de Mythologies est, à mon sens, différent selon les références culturelles que le lecteur possède ou non. Et ceci en deux endroits ; à la fois références du contexte de l’époque, et références dans l’analyse. L’idéologie pré soixante-huitarde développée ici peut laisser un lecteur d’aujourd’hui perplexe, presque « démuni » face à un contexte socio-économique, culturel, de la France des années cinquante-soixante qu’il ignore en partie. Ainsi, le texte sur le procès Dominici, celui sur Poujade ou le Tour de France m'ont franchement dépassée (et ennuyée, avouons-le) alors que d’autres articles par contre, comme celui sur les jouets ou la représentation de la cuisine dans le magazine Elle m’ont fait sourire car si l’époque est différente, et que ces phénomènes ont évolué- les jouets pour enfants font de plus en plus appel à la technologie, la cuisine au bio - la critique que nous pourrions faire aujourd’hui pourrait être identique dans le fond ; seule la forme, les exemples changeraient. Les jouets en 2013 font aussi de moins en moins travailler l’imagination des enfants, mimant des représentations adultes ; l’ordinateur, la tablette, les téléphones portable ; la cuisine quant à elle est, à l’heure où nombre de Français peinent à manger convenablement, est devenue un élément « chic » et « sain » par le bio, les verrines, quand bien même cette nouvelle façon de consommer exclut les plus pauvres. Cependant, le vocabulaire employé par le sémiologue reste difficile à appréhender. Pour ma part, j’ai relevé de nombreux mots dont j’ignorais totalement la signification. Si cet aspect n’a pas été le plus problématique pour moi, car j’ai été plus interpellée et intéressée par le message de l’auteur que par la complexité langagière de son texte, je pense qu’il est et restera malheureusement un frein pour d’autres, qui se laisseront rebuter par des termes auxquels un lecteur « lambda » est assez mal préparé.

En conclusion, Mythologies est un livre fort, tant par les thèmes variés qu’il aborde, que l’engagement avec lequel ces derniers sont traités. La découverte de la sémiologie m’aura permis d’ouvrir encore un peu plus mon esprit à la largesse des modes réflexifs existants et m‘a donné envie de m’intéresser à une discipline dont j’ignorais tout, et ce malgré une certaine complexité d’approche. J'ai été surprise de constater que certains textes étaient vraiment drôles, comme celui sur les péplums ; je ne m'y attendais pas du tout. Je regrette simplement que ce qui fait la force de ce livre (engagement, prise de positions, vocabulaire et pensée spécifique) en fasse aussi sa faiblesse, et puisse être utilisé par les détracteurs actuels de Barthes pour en critiquer la sophistication.

 

Mythologies, de Roland Barthes. Editions Points Collection Essais. 233 pages.