laplace

J'ai très souvent vu les romans de cette auteure sur les sites de mes compatriotes blogueurs, mais je n'ai jamais osé me lancer. J'avais peur d'une écriture trop plate, d'une certaine mièvrerie, et en plus je ne savais absolument pas par quel livre de sa bibliographie commencer... L'occasion m'en a été donnée grâce à mes cours, avec une lecture imposée qui s'est révélée (finalement) assez agréable. Voici donc (légèrement remanié pour le blog) le compte-rendu que j'ai dû faire...

Entre novembre 1982 et juin 1983, Annie Ernaux a rédigé La Place, récit de la relation d’une fille à son père, de son enfance normande au Capes. Elle retrace en 114 pages intenses et chargées d’émotion le parcours de ses parents, de ce père en particulier ; la place qu’il occupa dans sa vie et la place qu’elle-même réussit à prendre, celle de professeur puis d’écrivain. Après le décès de son père, divers tentatives d’écriture ont été menées par l’auteur, sans succès. Jusqu’à ce texte, dépouillé, sans fioritures, mais à la force évocatrice extrêmement puissante, couronné du Prix Renaudot en 1984.

 Ce livre est tout d’abord le portrait d’un homme. En racontant par petites touches l'enfance de son père, son parcours professionnel, Annie Ernaux dit bien plus que la simple évocation des métiers successifs de son père. Passer de garçon de ferme à propriétaire d'un café n'est pas aisé ; elle dit la dureté d’un temps, d’une région, la Normandie, d’un milieu social, où s’extraire de son milieu d’origine -pour son père, celui des travailleurs de la terre- est une difficulté immense, un parcours fait de labeur et de sacrifices. Le choix de son père d’accéder à la propriété, de posséder quelque chose –une maison à soi, un commerce- cette volonté de changer sa vie procède de l’intention de rompre avec la fatalité, de « devenir quelqu’un ». Cet homme bourru, qui ne se plaint jamais, qui agit toujours, avec –ou malgré- sa condition, sa fille en décrit aussi les traits de caractère, et dépeint des attitudes qui le définissent ; ne pas montrer ses émotions, ou le moins possible, ne pas « péter plus haut qu’on l’a »; la frustration, peut-être, de ne pas avoir, de ne pas pouvoir se laisser aller « Même pas une minute pour aller au petit endroit. La grippe, moi, je la fais en marchant. ». La peur de ne pas être à sa place –qui justifie d’y rester toujours ; la honte d’ignorer ce que d’autres plus éduqués, plus riches, plus au fait des modes connaissent. L’ébauche de ce portrait tout en nuances, où quelques phrases suffisent à en dire long, permet au lecteur de se représenter cet homme dans toute sa complexité d’être humain, et le rend touchant, infiniment expressif et vivant.

Le rapport à l’écriture, à la littérature, aux mots d’Annie Ernaux trouve certainement son fondement dans son enfance ; on le retrouve tout au long du récit de La Place. Petite fille douée en classe, elle se heurta constamment à son père au sujet des études ; ce fut un fossé impossible à combler. Parce que les mots, les études ont été source d’éloignement entre Annie Ernaux et son père, elle a dut trouver un autre moyen d’aller vers lui, de dépasser les divisions, les différences, et ce malgré le deuil. « Je voulais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé.». Il y a ; me semble-t-il, dans le désir d’écrire un livre comme celui-ci, le désir de réparer, de réunir cet « amour séparé », de faire acte de mémoire, de déposer un passé, une époque qui tend à disparaitre. Le rappel récurrent au fil du texte, des phrases entendues durant son enfance dessinent méthodiquement la carte d’un territoire affectif. Ces réminiscences de la mémoire, profonde, intime, de ce qui la constitue en tant que femme et en tant qu’écrivain, éclairent le lecteur sur son histoire personnelle, donnent une tonalité particulière au récit, une portée quasi universelle à son histoire.

Au-delà de l’entreprise autobiographique, ou de l’évocation de souvenirs qui lui sont propres, l’auteur puise la matière de son écriture dans le terreau de l’enfance, de la filiation. Quel que soit le passé de chacun, quel que soit le père ou l’enfance que l’on a eu, tout le monde a eu père et une enfance. Ces petites phrases du passé, nous les avons tous entendues, même si elles varient selon chaque famille. Le passé est éclairé d’une lumière réconciliatrice, pour rendre hommage au père. « J’écris peut-être parce qu’on avait plus rien à se dire » est à mon sens, une sorte d’aveu en forme de regret et l’un des plus beaux passages de La Place. Car si la littérature permet de revenir sur le passé, panse parfois des plaies, elle ne peut pour autant modifier ce qui a été ; cette phrase en est un exemple frappant ; il faut donc, pour vivre avec son deuil, écrire ce qu’on a pas pu se dire –acte bouleversant de lucidité et acte d’amour avant tout. La déposition, comme une dette que l’on doit à ses parents.

La Place est le récit impossible et pourtant magnifiquement réalisé d’un adieu. Adieu à l’enfance, à un temps révolu ou presque, à des manières d’être et de faire, à ces fondations que l’on ne peut oublier et à ce père si important. L'écriture plate d'Annie Ernaux peut parfois surprendre, mais elle est sans doute nécessaire pour faire passer les émotions qu'elle véhicule. En exergue, au début du texte, la phrase de Jean Genet qui dit « Je hasarde une explication : écrire c’est le dernier recours quand on a trahi » est révélatrice du sentiment qui a dû pousser l'écrivain à se replonger dans ses souvenirs pour convoquer le passé et par ce biais, « ressusciter » en quelque sorte son père défunt. En refermant le livre, on est convaincu par une évidence, une certitude : l’amour absolu de cette femme pour celui qui a participé à ce qu’elle est devenue, un écrivain capable de transcender son vécu personnel pour tendre à l’universalité du sentiment filial et humain. Elle n’a pas trahi son héritage.

 

La Place, d'Annie Ernaux. Editions Folio. 114 pages.