10h- Salle Maupertuis : Habiter la frontière

Avec : Kim Thuy, Diana Evans, Henri Lopes, Noo Saro-Wiwa. Animé par Catherine Pont-Humbert

Comme au Café littéraire, nous commençons cette conférence par une petite présentation des auteurs. Diana Evans est née à Londres, elle a été danseuse à Brighton puis journaliste. En 2005, elle publie son premier roman. Elle est à Saint-Malo pour parler de son second roman, Shango. Henri Lopes est un diplomate congolais, Premier Ministre du Congo de 1973 à 1975. Ambassadeur du Congo en France, écrivain, il vient pour évoquer son livre Un enfant de Poto-Poto, qui a reçu le Prix de la Porte Dorée en 2012. Il est d'ailleurs Président du Jury cette année. Noo Saro-Wiwa est née au Nigéria en 1976 et élevée en Angleterre par sa mère. Son père, Ken Saro-Wiwa, écrivain, sera exécuté en 1995 par le régime militaire du dictateur Abacha. Elle nous présente son premier roman, Transwonderland. Retour au Nigéria. Enfin, Kim Thuy est née au Vietnam, puis a émigré au Québec où elle vit aujourd'hui. Elle a exercé plusieurs métiers dont couturière, interprète, avant de devenir écrivain. Après le succès de son premier roman, Ru, elle revient avec un autre roman cette année, intitulé Man.

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(De gauche à droite) Sa traductrice, Diana Evans, Henri Lopes, Kim Thuy, Noo Saro-Wiwa, son traducteur et Catherine Pont-Humbert

Noo Saro-Wiwa : Elle explique que petite, elle était obligée d'aller en vacances en Nigéria. Ce qui était autrefois une obligation (et une corvée visiblement) est ensuite devenue avec le temps, différent. Elle dit être "retombée amoureuse" du pays à 31 ans. Si son livre traite du Nigéria, elle n'y a pourtant jamais vécu. Ses deux parents étant nigérians, elle a été élevée comme une enfant nigériane et avait donc le sentiment de vivre à l'étranger en Angleterre. Cependant cette situation lui a donné de la curiosité, et elle a toujours pris plaisir à s'intéresser aux différences culturelles. Elle aime voyager, rencontrer des gens, voir comment ils vivent, comprendre qui ils sont. C'est une position qui, pense-t-elle, sous-tend son écriture, se ressent à la lecture de son livre. Quand elle est retournée au Nigéria adulte, elle a compris et vu des choses qu'elle ne voyait pas étant enfant. La présence très forte du religieux l'a dérangée, ainsi que de trouver des petites annonces d'hommes qui cherchent des femmes pour leur payer des études en échange de leurs faveurs, par exemple. Elle a aussi compris que l'identité ethnique était La Clé de la compréhension, de la lecture des textes que l'on faisait ; une sorte de prisme par lequel tout était interprété. On lui a entre autre expliqué qu'elle comprenait mal le Nigéria parce qu'elle avait toujours vécu en Angleterre, on lui a reproché d'être de la diaspora et d'écrire un livre sur ce pays... Enfin, elle pense que la prospérité économique a apaisé les tensions communautaires, et que le rejet des autres a tendance à s'effacer quand les conditions sociales des gens s'améliorent. 

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Noo Saro-Wiwa (à droite) et Kim Thuy

Diana Evans : L'écrivain se sent aujourd'hui complètement métisse, l'un de ses parents étant nigérian et l'autre anglais. Plus jeune, elle se posait beaucoup de questions sur son identité profonde ; elle ne sentait ni totalement chez elle en Angleterre, ni au Nigéria. C'est un tout autre sentiment qui l'anime à présent ; celui d'être chez elle partout, "un sentiment d'accès universel au monde". Elle ressent le métissage comme une richesse qui lui donne une plus grande liberté dans sa création. Dans son livre Shango, elle s'est inspirée de la vie du créateur de la première troupe de danseurs noirs de Londres. Elle a voulu relier la quête identitaire de Lucas, son héros, avc l'histoire de son père, danseur. Elle dit combien il est dommage que l'angoisse gagne du terrain dans notre monde, et que l'art reste fort heureusement un espace de réconfort, qui rassure, fais s'amoindrir la peur. Elle essaye de transmettre ce sentiment de paix dans son travail, et aime décrire des scènes du quotidien dans lesquels le lecteur peut se retrouver, se rassurer en quelque sorte. 

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Diana Evans (à droite) écoutant la traduction de son interprète

Kim Thuy : Je le précise de suite, gros coup de coeur pour la personnalité de la très pétillante Kim Thuy. Dans ces discussions somme toute assez sérieuses, elle a ramené une telle fraicheur que toute la salle a paru conquise ! (et moi avec). Je dois préciser que son accent québécois y est certainement pour quelque chose, ainsi que son humour et sa bonne humeur ! Elle nous raconte des anecdotes que je vais essayer de retranscrire, mais bon c'est forcément moins drôle que de l'entendre les raconter... Etant mariée à un québécois, elle se retrouve un jour à un mariage vietnamien où tout le monde est habillé à l'occidentale ; en sortant de la mairie, ils tombent nez à nez avec des québécois ayant vécu au Vietnam, dont tous les invités ainsi qu'eux-mêmes sont habillés en tenue traditionnelle vietnamienne. Gêne et rires mêlés, de la part des deux familles... De la même façon, un jour au zoo elle rencontre un couple québécois qui ont des enfants adoptifs vietnamiens, alors que ses propres enfants à elle ont tout pris de leur père ! Elle nous dit qu'on aurait du, selon les critères de la génétique, échanger les enfants des couples pour que cela semble "normal". Bref, ces anecdotes sont pour elle une façon de "dédramatiser" le métissage, et rendre compte du côté décalé de certaines situations. Dans son dernier roman, le passage de frontières se fait par la cuisine. Elle termine par une jolie confidence ; elle n'a jamais entendu ses parents échanger de mots d'amour, mais a vu toute la tendresse que mettait sa mère à cuisiner des petits plats pour son père...

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Vous voyez, même Henri Lopes se marre... (si si !)

Henri Lopes : Pour lui, le métissage est une expérience de la schizophrénie (bon, c'est métaphorique hein j'imagine...) car la personne se retrouve toujours confrontée à ce que les autres pensent qu'elle est ; noir, blanc, congolais, français, émigré ? Mais le rôle de l'écrivain est de faire en sorte qu'il n'y ait pas de frontières dans les têtes. Lui même se définit comme ayant trois identités : une identité originelle, qu'il n'a pas choisi, une identité internationale (des écrivains étrangers peuvent parfois plus lui "parler" que des écrivains africains) et enfin une identité personnelle. Il ajoute (qu') "il faut utiliser toutes les cordes de la guitarre pour que la symphonie soit plus belle". Il nous parle aussi de l'ouverture de l'Afrique sur l'immigration et des règles très strictes qui existent en la matière dans de nombreux pays pour l'entrée sur le territoire de personnes étrangères ; il espère que les choses vont évoluer, peut-être un jour changer.

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Henri Lopes, orateur érudit

Livres présentés:

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Voilà, c'est la fin de l'aventure Saint-Malo. C'était la première fois que je participais à un festival autour de la littérature. La première fois que j'assistais à autant de conférences en si peu de temps. Un défilé d'écrivains, qui pour la plupart m'ont donné envie de les lire. Je repars la tête plein de livres, et je ne dois pas être la seule car je fais même une jolie rencontre dans le train, avec une dame venue au festival pour la première fois comme moi. Nous avons parlé ensemble jusqu'à Paris, soit 3h durant. C'est ce que j'aime avec les livres...on a jamais fini d'en parler, et de les lire.