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Le narrateur d'A l'ouest rien de nouveau, Paul Baumer, a dix-neuf ans quand il découvre la guerre. La grande guerre, la première, celle de 14-18. Celle qui fera des millions de morts, de blessés, de mutilés, de gueules cassées. De traumatisés aussi, sans "blessures apparentes". C'est son quotidien ainsi que celui de ses compagnons que nous découvrons dans le roman d'Erich Maria Remarque.

La brutalité de la formation militaire (les exercices sans fin, les brimades) est un des premiers éléments de conditionnement avant que le soldat n'aille au combat. Un soldat que l'on préfèrera jeune, docile, endoctriné par ses professeurs pour aller défendre la Mère Patrie. Et puis il y aura ensuite le front ; la découverte de l'horreur, des combats, des obus. Et l'attente, interminable, usante pour les nerfs, qui rend à moitié fous certains hommes "le front est une cage dans laquelle il faut attendre le renversement des évènements". C'est toute l'ironie de la guerre, que l'on pourra lire, horrifié par autant de cynisme : la nourriture distribuée est plus riche quand elle annonce de durs combats à venir, et les cercueils destinés aux futurs soldats sont déjà prêts, avant une offensive décisive. "Pour ces choses-là, l'organisation marche recta." Le quotidien des tranchées c'est encore les rats qui pulullent, et volent tout ce qu'ils trouvent pour se nourrir "ils ont mordu au pain de presque tout le monde."

Dans ce récit, on parle bien sûr de la mort, celle des amis comme des ennemis. Des visions de corps déchiquetés, qui quelques instants auparavant étaient ceux des hommes avec qui l'on parlait. Du poids de celui qui revient, en permission, quand les mères des copains pleurent leurs fils qui, eux, ne sont pas revenus. C'est l'impossibilité de dire à cette mère comment son enfant est mort, dans quelles conditions. "Je ne lui dirai jamais ce qui s'est passé. Elle me hacherai plutôt en morceaux. J'ai pitié d'elle, mais je la trouve aussi un peu bête.  Elle devrais pourtant se contenter de ce que je lui dis, puisque Kemmerich n'en sera pas moins mort, qu'elle sache ou non la vérité. Lorsqu'on a vu tant de morts, on ne peux plus très bien comprendre tant de douleur pour un seul. Aussi je lui dis, d'un ton un peu impatient : il est mort immédiatement, il n'a rien senti. Sa figure était tout à fait paisible." Paul Baumer ne peut lui même communiquer avec ses proches comme il le faisait auparavant. Seule sa mère semble le comprendre, et lui offre un silence précieux, alors que les autres posent des questions, veulent connaitre les conditions de vie des soldats, savoir si c'est dur, comment est la guerre ? 

Mais comment expliquer ce qu'il vit, ce qu'il a vu ? Comment raconter ? "Je m'étais imaginé la permission d'une manière différente. Il y a un an, effectivement, elle avait été tout autre. C'est sans doute moi qui ai changé depuis. Entre aujourd'hui et l'année dernière, il y a un abîme. Alors je ne connaissais pas la guerre. Nous n'avions été que dans des secteurs tranquilles. Aujourd'hui, je remarque que, sans le savoir, je suis déprimé. Je ne me trouve plus ici à mon aise. C'est pour moi un monde étranger." Quelles semblent loin les préoccupations d'antan ! J'ai partagé l'agacement du héros, très compréhensible, quand certains civils l'exhortent à continuer le combat, quitte à mourir, ou se permettent de donner leur avis sur la tactique militaire à adopter, alors qu'eux- mêmes ne connaissent rien à la guerre et qu'ils la vivent depuis leur village. Car tout au long du roman, le lecteur a l'impression d'être aux côtés de Paul et de ses compagnons. Sûrement parce que l'auteur a lui-même vécu cette terrible guerre, et a su y mettre une force émotionnelle sans pareille. On peut être Français ou Allemand, et entendre la souffrance des hommes. Quelque soit son origine, ce chant lancinant et criant d'humanité reste profondément marquant, malgré les années qui passent. A ce titre, la scène où Paul tue un Français et assiste impuissant à son agonie est terriblement poignante, car c'est pour lui la découverte de l'autre dans toute la ressemblance qu'il peut avoir. Plus qu'un opposant, c'est un homme à qui il a ôté la vie, pour des raisons d'Etat qui le dépassent.

On peut rappeler que si le roman a été publié en 1929 et a connu un vif succès dès sa parution, il fut aussi très tôt l'objet d'un autodafé nazi, qui lui reprochaient son caractère pacifiste.  A l'ouest rien de nouveau est un chef d'oeuvre, que toutes les générations se doivent, à mon avis, de connaitre. 

 

A l'ouest rien de nouveau, de Erich Maria Remarque. Editions Le Livre de Poche. 220 pages.

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