ciriez

Trois histoires. Trois personnages. Trois solitudes réunies sous nos yeux et sous la plume de Frédéric Ciriez, magicien de la langue.

Un syndicaliste se donne la mort en se plantant un couteau dans le coeur. Il est au volant de sa voiture, près d'une décharge. Nous sommes le 30 avril, la nuit de Valpurgis, la veille du 1er mai, fête Nationale des Travailleurs. Et pourtant cet homme est là. Si le premier chapitre ne tente pas de répondre à la question: pourquoi? (nous ne saurons jamais ce qui passe par la tête d'un suicidé au moment de passer à l'acte), nous obtenons au moins des hypothèses. Des bribes de sa vie, quelques éléments comme lors d'une enquête, qui nous mettraient sur une piste...

La seconde partie du livre aborde un tout autre univers, celui des sappeurs. Parfait est chauffeur, d'un camion poubelle certes, mais chauffeur c'est mieux que riper, qui est différent d'éboueur, attention à ne pas confondre. Sa vie c'est la sape, son style c'est celui de Parfait, Parfait de Paris et il met à l'amende tous ceux qu'il croise sur sa route. Ciriez avait raison de parler de "lutte à mort pour le paraitre", car on sent le poids de l'enjeu qui se dessine pour ce personnage, à la soirée de ce soir où il se rend. Il s'agit de défendre son honneur et cela en est presque vital pour lui.

Enfin, la troisième et dernière partie du roman dresse le portrait de Barbara, fille d'immigrés chinois mais elle-même Française, étudiante en école de commerce. Elle écume en rollers les trottoirs parisiens avec un panier rempli de produits en tout genre, expérimentant là une nouvelle forme de vente. Elle a de l'ambition à revendre, ça oui, un caractère bien trempé et un corps de compet' pour affronter le bitume. Elle ne veut pas "rouler des nêms sous ses bras" toute sa vie, d'ailleurs elle se garde bien de le dire mais elle gagne déjà plus que ses parents, elle se donne quelques années pour percer, et devenir une entreprise à elle toute seule.

Voilà pour l'histoire, les histoires. Mais le plus important dans cette lecture pour moi, n'a pas été le ou les scénarios, mais le style. Peut-être que si je n'avais pas entendu l'auteur parler lui-même de ses héros, j'aurais été déroutée. Peut-être que si je n'avais pas eu de sympathie pour l'homme, son texte m'aurait échappé. Peut-être. Parce qu'il faut être honnête, avant de lire ce roman, j'ai surtout rencontré un auteur. Qui se joue des convenances. Qui travaille énormément, aime la langue par dessus tout, et à été un grand lecteur avant de devenir l'écrivain qu'il est, sans se prendre au sérieux, sans auto-suffisance. "Un obsédé textuel", comme il le dit lui-même avec beaucoup de malice et d'humour. L'homme est attachant comme le sont ces êtres qu'il invente. Mais même s'il avait été antipathique, ce qui est loin d'être le cas, cela n'enlèverait rien à son talent.

Cette lecture a été marquée par une surprise jouissive de la (re)découverte des mots, avec l'envie de les dévorer, de les voir danser sous mes yeux. Car Frédéric Ciriez écrit comme on parle. Un texto est écrit à la manière d'un texto, en majuscule, avec des fautes éventuellement. Il décrit les magasins qui défilent sous les yeux des uns et des autres, en voiture ou à rollers. Lorsque l'on connait les quartiers qu'il décrit (comme le 10e arrondissement de Paris, où j'ai vécu enfant) on reconnait le nom des enseignes ou des rues. Rarement un livre ne m'aura autant pris par la main, emmenée sur des lieux réels, en mélangeant réalité et fiction.

Alors prenez le temps, laissez-vous emmener; vous verrez comme la ville est belle, et ces trois personnages terriblement humains.

 

Mélo, de Frédéric Ciriez. Editions Verticales. 323 pages.

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