chagrin

Ma rencontre avec Daniel Pennac s'est faite très tardivement, à l'été 2012 pour être précise. J'avais emmené pendant mes vacances bon nombre de livres, dont Comme un roman. Je l'ai dévoré en deux jours, enchantée par la découverte de ce passionné des mots, de littérature et d'enseignement dont j'avais beaucoup entendu parler, surtout pour La fée Carabine et les Monsieur Malaussène. En tombant sur ce Chagrin d'école dans une brocante, je n'ai pas hésité.

Pennac se penche ici sur les cancres. Celui que lui-même a été, d'abord: mais aussi sur tous ceux qu'il a croisé en tant que professeur. Il se remémore à quel point il était persuadé, enfant, de n'être bon à rien (car le cancre se convainc très aisément). De sa difficulté à intégrer des notions, de la solitude et de ses fuites en avant "Mon Dieu, cette solitude du cancre dans la honte de ne jamais faire ce qu'il faut! Et cette envie de fuir...". Des mensonges aussi (ce qui donne des passages assez comiques), de la pension, des crasses faites aux professeurs.

Un des aspects très agréable de ce livre, c'est la variété des sujets abordés. Car Pennac ratisse large, évoque aussi bien le langage, la beauté de la grammaire, la société de consommation, les marques qui "prennent la tête" des gosses, que les poncifs ou idées reçues entendendues ça et là et démontées. Il parle de l'inquiétude des mères, du désarroi des profs, des générations d'adolescents qui se suivent et se ressemblent, à quelques différences près. De la violence qui désarme les adultes, de la société d'aujourd'hui comme celle d'il y a quinze ans, qui n'offre que de bien tristes perspectives; sida, chômage, pauvreté, quartiers abandonnés à la périphérie des villes et de la réussite. 

L'écrivain dresse le portrait d'individus attachants, et rend ainsi hommage à tous les enseignants qu'il a connu, sauveurs d'élèves à la patience infinie, habités par la certitude de l'importance de leur combat (qui sauve un ado de l'échec scolaire sauve le monde?). Je met au défi quiquonque ayant lu ce livre de ne pas replonger tête la première au collège, au lycée, et de se remémorer les adultes qui nous ont sauvé de la noyade, qui ont réussi à allumer une étincelle dans nos yeux, un intérêt pour leur matière. Pour ma part, ce livre m'a rappelé de nombreuses heures passées devant la fenêtre à entendre à peine ce que marmonait le prof (bruit de fond qui dérangeait mes rêveries). Et je me suis souvenue de ceux qui m'ont "sauvée" oui, de l'ennui, de la bétise adolescente, du zéro; un prof de maths en 4e, une prof de musique, des profs de littérature au lycée.

C'est à ces hommes et ces femmes qui gardent une place particulière dans le coeur de l'élève que nous avons un jour été que ce livre est dédié. Pennac leur rend un hommage vibrant, à l'heure où l'école est parfois violemment critiquée, où certains parents pensent à la place du corps enseignant. Un livre engagé, au propos intelligent, raisonné, dépossédé des passions débilisantes de l'info en continu, du "on dit que". Certains le trouveront démagogique, un peu trop "gentil" (au sens péjoratif du terme) ou moralisateur (comment être un "bon" prof). Je ne trouve pas un seul instant. Pennac a un certain âge, mais il n'est pas en dehors du temps, ce n'est pas un vieux croûton poussiéreux qui écrirait un énième livre sur l'école. Il parle d'amour, et il n'y a ni âge ni époque pour parler de ça, de l'indicible amour d'apprendre et de comprendre.

 

Chagrin d'école, de Daniel Pennac. Editions Gallimard. Collection NRF. 305 pages. 2007.

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