belezi

S'il y a un livre qui m'a chamboulée à la fin de l'année , c'est bien celui-là. Souvenez-vous, je vous avais parlé de Ce que le jour doit à la nuit, de Yasmina Khadra, en vous expliquant pourquoi le sujet de la guerre d'Algérie me touchait autant. (j'espère que ça vous interesse aussi parce que j'ai encore 3 romans dans ma PAL sur le sujet...) Tout ça pour dire que j'ai attaqué C'était notre terre en étant déjà convaincue. Sauf que... patatra. Non pas que ce roman n'est m'ai pas plu, bien au contraire. J'ai adoré, et en même temps, le lire fut difficile, presque éprouvant. Pourquoi? 

Parce que ce roman raconte l'histoire d'une famille de colons, les De Saint-André, propriétaires terriens qui vivent et règnent en maîtres sur l'immense domaine de Montaigne. Six personnages interviennent à tour de rôle: le père, la mère, Claudia (la fille cadette), Marie-Claire (la fille ainée), Antoine (le fils) et Fatima, la servante (la seule voix algérienne du récit). 

Le père, Ernest, est violent, dénigre sa femme et ses enfants pour s'enivrer de whisky et de prostituées. Il tient le domaine d'une main de fer et n'hésitera pas à aller tuer tous les "fellaghas" qu'il pourra, quand les premiers affrontements auront lieu. La mère, Hortense, est une femme dure, aigrie, remplie de suffisance; elle se croit au dessus de tout et de tout le monde, elle est étouffée par la haine. Claudia, la soeur cadette, est celle qui entame le récit. Elle n'arrive pas à faire le deuil de l'Algérie, malgré son âge avancé et toutes les années passées en France. Marie-Claire elle, déteste l'Algérie. Soulagée de l'avoir quittée et être devenue bonne soeur dans un couvent en Bretagne, la vieillesse la rattrape pourtant. Pour Antoine, le fils, qui s'est engagé dans la lutte armée du côté des algériens, c'est un choix qui prend la forme d'une revanche sur sa famille. Il les méprise; surtout son père et sa mère, qui représentent à ses yeux le symbole même de la colonisation dans ce qu'elle a de plus injuste, de plus barbare. Enfin, c'est la voix de Fatima, la servante qui est là depuis presque toujours, que l'on entend, et toute son abnégation, son dévouement jusqu'au-boutiste.

En ce qui concerne l'écriture, j'ai trouvé la narration très originale; certains personnages nous parlent depuis l'au-delà, les temps se mélangent, et les lieux aussi. C'est un roman polyphonique, mais la multitude des portraits ne perturbe pas du tout le lecteur, car chaque personnage s'exprime à tour de rôle, et la parole de chacun est bien identifiable. L'écriture est puissante, haletante; certaines phrases sont d'une longueur hallucinante mais nécessaire, comme une course contre la vérité, comme le souffle d'un vent du désert, comme la marche de l'histoire, que l'on ne peut arrêter. Car l'histoire de l'indépendance se joue, avec son cortège de violences, d'attentats, de massacres, d'injustices de touts bords. C'est le début de l'OAS et du FLN, des morts des deux côtés, des actes irréparables.

Je dois avouer qu'il me fut très difficile de lire ces discours de haine et de racisme forcéné de la part de pieds-noirs. J'ai été dérangée mais malheureusement, peut-être le fallait-il. Au risque de paraitre très naïve, j'ai sincèrement eu du mal à penser que des Français vivant aux côtés des Algériens depuis 160 ans pouvaient avoir un tel mépris au fond d'eux, et pourtant l'Histoire a prouvé qu'il y en avait un certain nombre qui pensaient ainsi (j'espérais juste qu'ils aient été très minoritaires). Peut-être est-ce aussi à cela que sert la littérature. A bousculer nos certitudes, à nous mettre mal à l'aise, à écrire une vérité que l'on ne veut pas voir. Je pense que les blessures ne peuvent cicatriser qu'avec le temps, mais aussi en écoutant les différents points de vue. Il y a toujours une part de bon et de mauvais en chaque homme et si Mathieu Belezi insiste surtout sur le mauvais, je songe, amère, en refermant ce livre, à la détestation que m'inspirent la plupart des personnages, aux cicatrices toujours ouvertes entre nos deux pays, et aux années qu'il faudra encore pour apaiser les plaies, à défaut de les panser.

Un ouvrage dur donc, âpre parfois, mais qui restera longtemps dans ma mémoire...

 

C'était notre terre, de Mathieu Belezi. Editions Le Livre de Poche. 508 pages.

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