carrere

J'ai un peu honte de l'avouer, mais c'est un fait: je referme ce livre le visage inondé de larmes.

Nous ne sommes pas tous touchés par la même chose, par les mêmes sujets, nous n'avons pas tous (heureusement!) les mêmes angoisses. Mais l'angoisse du drame qui fait basculer la vie, celle de la mort, je crois que nous l'avons tous en nous. Seuls quelques sages arrivent à écarter cette peur, ou à l'apprivoiser, mais cela me parait bien compliqué pour le commun des mortels. Or le livre de Carrère aborde ici ces thèmes intimements liés; la perte des gens qu'on aime le plus au monde, leur mort.

A travers deux évènements qu'il a vécu; le tsunami au Sri Lanka et le décès de sa belle-soeur, atteinte d'un cancer, l'auteur se donne la mission d'écrire. De faire corps avec la souffrance qui a ébranlé Delphine et Jérôme, les parents de la petite Juliette, et les proches d'une autre Juliette, la soeur de sa compagne. On lui a demandé de mettre sa plume "au service" de ces deux familles, de ces deux drames. Et il l'a fait. Magistralement.

" A un moment de ce voyage, tandis que nous fumions au bord de la route, Philippe m'a entrainé un peu à l'écart et demandé: toi qui est écrivain, tu vas écrire un livre sur tout ça? Sa question m'a pris au dépourvu, je n'y avais pas pensé. J'ai dit qu'à priori, non. Tu devrais, a insisté Philippe. Si je savais écrire, moi, je le ferais."

L'auteur nous emmène au Sri Lanka, où débute le livre, puis au petit village de Rosier, tout en passant par le tribunal d'instance de Vienne, où Etienne, l'ami de Juliette, a instruit avec elle des affaires de surendettement. Le drame a pris différents visages; la catastrophe naturelle, un méchant cancer, des organismes de crédits qui plongent de pauvres gens dans la-plus-que misère. On pourrait se dire: ça fait beaucoup de sujets pour un seul livre? Et on est en droit de se poser la question.

Sauf que c'est le propre des grands écrivains que de ne jamais perdre le fil de leur histoire. Et Carrère réussi à merveille son pari. Il nous tient en halène du début à la fin, nous faisant passer par toutes les phases; rire, incrédulité, tristesse, mélancolie, peur. Il conduit son lecteur jusqu'à ces personnages vivants qui pourraient être nos amis, nos parents, nos proches. Il nous met face à eux, les dénude, les questionne, plein de tendresse pour eux. Il nous fait entrevoir la frontière infime qui fait basculer le jeune homme insouciant dans les affres de la maladie, les parents dans la perte de leur enfant, une jeune mère face à sa mort, avec au milieu son mari, ses trois petites filles. Il nous rappelle à quel point la vie est bouleversante par le simple fait d'être si fragile. Il ne cherche jamais à appitoyer, à faire tirer les larmes. J'ai rarement lu ouvrage plus sincère et plus fondamentalement humain.  

En dire plus serait inutile, vous avez compris, j'ai adoré. Je suis à court de mots, je n'ai donc plus qu'à vous dire: lisez-le, et j'espère que vous en ressortirez aussi bouleversés que moi. C'est tout le mal que je vous souhaite...

 

D'autres vies que la mienne, de Emmanuel Carrère. Editions P.O.L. 310 Pages.